Le drame de la rue de Laborde

Le 19 mai 1907, un homme, né à Quintenas et ayant quitté le village pour développer une affaire à Paris, tue sa maîtresse et tente de se suicider ensuite.

Des articles paraissent le lendemain dans L’Humanité ainsi que dans Le Petit Journal. Moultes détails y sont donnés sur la personnalité du meurtrier et sur les circonstances de ce crime.

L’Humanité du lundi 20 mai 1907 (pages intérieures)

UN CRIME PASSIONNEL

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LE DRAME DE LA RUE DE LABORDE

Ruiné, Manoha, amant d’une demi-mondaine, la tue et se suicide ensuite

Hier matin, vers cinq heures et demie, un gardien de la paix de service rue de Rome, était abordé par M. Kornpropst, concierge de l’immeuble du n° 5, rue de Laborde, accompagné de Mlle Marie Humbert, femme de chambre, qui l’avisaient qu’un drame venait d’avoir lieu dans un appartement situé au quatrième étage de l’immeuble et habité par une demi-mondaine, Mlle Blanche Renoud, âgée de 32 ans, patronne de Mlle Humbert.

L’agent s’y rendit aussitôt et, trouvant la porte fermée, il l’enfonça d’un coup d’épaule.

Dans la chambre à coucher, un terrible spectacle apparut aux yeux des trois personnes.

Sur le lit de milieu, couchée sur le côté droit, la jambe gauche pendant en dehors, Blanche Renoud, le visage calme, paraissant dormir, reposait, la tempe gauche trouée de deux balles de revolver. La malheureuse avait été tuée sur le coup. Près d’elle, son amant râlait. La tempe gauche percée d’une balle, tenant encore dans sa main crispée un revolver, calibre 9, qui lui avait servi à tuer la demi-mondaine et à tenter de se suicider ensuite.

Trois balles étaient tirées, deux cartouches restaient encore.

M. Daltroff, commissaire de police du quartier de la Madeleine, averti, arriva en toute hâte, accompagné d’un médecin et fit transporter à l’hôpital Beaujon l’agonisant qui fut installé sur un lit provisoire de la salle Ambroise Paré.

Quant à Blanche Renoud, le médecin ne put que constater le décès, et, à quatre heures de l’après-midi, les constatations légales terminées, un fourgon des pompes funèbres emmenait le cadavre à la Morgue aux fins d’autopsie.

Le passé du meurtrier

Le meurtrier est un nommé Paul-Joseph Manoha, âgé de 47 ans, né à Quintenas (Ardèche), demeurant actuellement hôtel d’Astrorg, 15, rue de Penthièvre.

Celui-ci tenait, 2, place des Saussaies et 29, rue de la Ville-Lévêque, un établissement de vins très bien achalandé et très prospère.

Mais, débauché et intempérant, il rendait la vie difficile à sa femme qu’il abandonnait avec sa fillette, âgée d’une douzaine d’années, il y a environ quatre mois.

C’est alors qu’il alla demeurer rue de Penthièvre, emportant une somme de quinze mille francs et quatre mille francs de bijoux.

Réalisant un désir sans doute depuis longtemps caressé, il mena dès lors la vie à grandes guides.

On le rencontrait avec sa maîtresse dans les music-halls « chics », dans les théâtres, dans les grands restaurants, bref, dans tous les endroits où l’on s’amuse.

Samedi soir encore, Manoha et Blanche Renoud avaient diné dans un restaurant des grands boulevards, passé la soirée à l’Opéra et n’étaient rentrés qu’à trois heures du matin, après avoir soupé dans un restaurant à la mode.

La bonne, Marie Humbert, entendit un bruit de discussion, mais comme tout s’apaisa, elle n’y attacha pas d’importance. Elle fut réveillée, à cinq heures, par des détonations d’arme à feu.

On sait le reste.

L’enquête

De l’enquête très active faite par M. Daltroff, il résulte qu’il ne restait plus à Manoha qu’environ sept cents francs des dix-neuf mille francs qu’il avait emportés.

Il est probable, — car on est réduit aux seules hypothèses, — que sa maitresse lui avait signifié son congé, et comme il l’aimait à la folie, il préféra la tuer et mourir avec elle que de se trouver seul et ruiné, d’autant plus que son épouse, lassée de la vie qu’il lui avait fait subir, avait introduit une instance en divorce.

A l’hôpital Beaujon où nous nous sommes rendus, on nous a répondu que l’état de Manoha ne laissait aucun espoir ; il est même surprenant, a ajouté l’interne que nous interrogeons, qu’il soit encore vivant.

Jehan FRADET.

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Le Petit Journal du lundi 20 mai 1907 (première page)

LES JALOUSIES MORTELLES

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UN DRAME DANS UN FAUX MÉNAGE

Manoha, limonadier dans le quartier de la Madeleine, après avoir abandonné femme et enfant, tue, de deux coups de revolver, une élégante demi-mondaine, Mlle Blanche Renoud, puis se suicide près de sa victime

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Le concierge du 5 de la rue de Laborde se présentait hier matin, dès l’ouverture, au commissariat du quartier de la Madeleine, rue d’Anjou, et venait déclarer à M. Daltroff, commissaire de police, que la bonne d’une locataire de la maison confiée à sa garde, Marie Himbert, avait entendu des coups de feu partir de la chambre de ses maitres, fermée à clef à l’intérieur.

M. Daltroff se rendit à l’adresse indiquée et fit ouvrir par un serrurier la porte de la chambre en question.

Dans une pièce somptueusement meublée, couchés dans le même lit de milieu gisaient une jeune femme, morte, la tempe gauche percée de deux balles et, à ses côtés, râlant, un homme d’une quarantaine d’années, qui portait à la tête une horrible blessure faite avec le revolver, encore sur le lit, qui avait servi à tuer la femme. M. Daltroff ouvrit une enquête sur les causes du drame, établit identité des deux acteurs, et fit transporter celui qui vivait encore à l’hôpital Beaujon, où il est mort dans l’après-midi, sans avoir repris connaissance.

Dans la soirée, le corps de la victime fut transporté à la Morgue.

Dès que nous fut parvenue la nouvelle de ce meurtre, un de nos collaborateurs fit une enquête dont voici les résultats.

Mauvais père, mauvais mari

A l’angle de la rue de la Ville-l’Évêque et de la place des Saussaies, dans le quartier de la Madeleine, se trouve un important établissement de restaurant marchand de vins, tenu par les époux Manoha, et dont la clientèle habituelle est faite de cochers de maître et de chauffeurs d’automobile, employés dans les hôtels luxueux du voisinage.

M. Paul Manoha, né en 1859 à Quintenas (Ardèche), avait épousé, il y a quatorze ans, Marthe Peschon, et de ce mariage était née une petite fille, Jeanne, aujourd’hui âgée de treize ans.

Le ménage ne fut pas longtemps uni ; le mari, buveur, coureur et brutal, rendait sa femme des plus malheureuses.

Mlle Marthe Peschon aurait dû pourtant se méfier, car Manoha, marié une première fois avec Mlle Varagne, avait forcé par son inconduite sa première femme à demander le divorce qu’elle avait obtenu à son profit.

Les époux Manoha avaient, au début de leur mariage, acheté pour la somme de 125,000 francs un café 77, boulevard Ornano, mais les scènes que faisait le mari, ivre tous les jours, les forcèrent à abandonner leur commerce ; ils achetèrent donc un café de moindre importance, 2, place des Saussaies.

Mais là, le ménage devint un enfer ; M. Manoha, qui laissait à sa femme et à sa belle-mère toute la charge de l’exploitation du restaurant, dépensait sans compter, avait des maîtresses, allait aux courses, faisait de l’automobile avec ses clients et rentrait finalement ivre à la maison.

Si Mme Manoha risquait une timide observation, le mari s’armait d’une bouteille, d’une carafe, du premier objet qui lui tombait sous la main et en frappait sa femme avec une révoltante brutalité. Excédée, dans ces derniers temps, la malheureuse avait pris le parti de ne plus se plaindre.

Travaillant toute la journée pour faire prospérer son commerce et pour amasser une dot pour la petite Jeanne, sa fille, son unique consolation, Mme Manoha, sa journée terminée, regagnait sa chambre à coucher et passait sa nuit d’insomnie à pleurer sur son bonheur envolé. Manoha pendant ce temps faisait la noce.

Enfin, il y a quatre mois, le mari, un beau jour, abandonna le domicile conjugal en emportant 20,000 francs et ne revint plus.

Ce fut une réelle délivrance pour Mme Manoha qui ne regretta que la perte de l’argent ; elle ne souhaita qu’une seule chose : ne plus revoir l’indigne, contre lequel elle introduisit une demande en divorce.

La vie à grandes guides

Cependant, Manoha était venu louer une chambre dans un hôtel, 15, rue de Penthièvre. Habillé à la dernière mode, ayant des couronnes de comte brodées sur ses mouchoirs, portant beau, il commença une vie de luxe et de fête dont le terme devait être la fin de la liasse des vingt billets de mille francs.

Ayant rencontré au pesage de Longchamp une fort belle fille, grande, forte, brune, très élégante et ayant de très beaux bijoux, Blanche Renoud, il lui fit une cour vite couronnée de succès, d’autant mieux qu’il se présentait à elle comme étant très riche et prêt à satisfaire les moindres caprices de la belle qui lui donnerait son cœur.

Il y a deux mois, il décida Blanche à quitter le logement qu’elle occupait rue de Rome, et à venir habiter, 5 rue de Laborde, le joli appartement moderne, au quatrième étage, dont il s’offrait à payer le loyer de 2,400 francs par an.

Cet appartement se compose de trois chambres à coucher, d’un salon, d’une vaste salle à manger et d’une cuisine ; la maison de fort belle apparence, construite par une compagnie d’assurances, est du modèle des vastes immeubles modernes qui s’élèvent journellement dans Paris.

C’est là que s’est passé le drame.

Blanche Renoud accepta d’autant plus volontiers les propositions de Manoha, que très casanière, ne se montrant jamais dans les établissements de nuit, elle avait toujours rêvé d’un luxueux appartement, où elle pourrait recevoir un ami sérieux.

Son attitude réservée, son air de bourgeoise aisée, et en dehors de sa liaison avec Manoha, la correction de sa conduite, expliquent qu’elle n’était presque pas déplacée, comme locataire dans la maison correcte et sévère où elle venait de s’installer.

Elle sortait tous les jours avec son ami, toujours en voiture ou en automobile, et le soir on dinait au restaurant avant d’aller au théâtre.

La dernière nuit de fête

La nuit dernière, Manoha, en habit, une fleur de prix à la boutonnière vint chercher Blanche ; une automobile attendait devant la porte. Le concierge vit peu après ses locataires descendre en grande toilette, Blanche Renoud, en robe pailletée noire, décolletée, une aigrette dans les cheveux, chaussée de souliers de bal en tissu doré, une sortie de théâtre des plus élégantes sur les épaules. Le couple monta dans la voiture automobile et se rendit pour diner dans un grand restaurant de la rue Saint-Lazare ; puis Manoha et Blanche allèrent applaudir Faust à l’Opéra, où Mlle Géraldine Farrar, devant une salle comble, chantait avec son talent incomparable le rôle de Marguerite ; la soirée se termina par un souper copieux dans un grand restaurant de nuit.

Enfin, à trois heures du matin, le couple insouciant et heureux, rentrait dans son appartement de la rue de Laborde. Cette vie, qui durait depuis près de deux mois était naturellement fort coûteuse ; les billets de mille filaient dans les mains de Manoha avec une vitesse vertigineuse ; pour payer le souper de la nuit dernière, il avait écorné le vingtième et dernier billet.

Toute la nuit il réfléchit à l’approche du moment où il allait être obligé d’avouer à Blanche qu’il n’avait plus le sou. Elle le jetterait sûrement à la porte, et un successeur heureux viendrait prendre sa place dans le cœur et l’appartement de la belle.

Cette idée lui fut intolérable.

Il se leva, et compta son argent : il ne restait plus que six cents francs, à peine pour deux jours au train qu’il menait.

Alors, sous l’empire de la jalousie et peut-être du remords de sa vie brisée par son inconduite, il s’arma d’un revolver genre Browning, de 9 millimètres, et après avoir contemplé une dernière fois Blanche qui, couchée sur le côté droit, le bras droit passé d’un mouvement gracieux sous l’oreiller, dormait profondément, il la visa à la tempe gauche et, de deux balles, tua la malheureuse femme, qui fut foudroyée.

Puis, se couchant à côté de la morte, il se déchargea à son tour dans la tête une troisième balle qui lui fit une blessure affreuse par laquelle s’échappait la matière cérébrale.

Chez Mme Manoha

Mme Manoha, après avoir répondu à la convocation du commissaire de police, était retournée à son établissement ; elle avait repris son tablier, et comme il était midi, elle s’empressait, avec sa grâce habituelle, auprès de ses nombreux clients venus pour déjeuner, lorsque nous nous sommes présentés à elle.

Mme Manoha est une jeune femme blonde, jolie, petite et pleine de charme ; elle ne parait nullement émue du drame que M. Daltroff lui a appris, il y a quelques instants.

– Que voulez-vous que j’y fasse ? nous dit-elle, Je plains sincèrement la malheureuse victime de mon mari, quoique je ne la connaisse pas, car je lui dois la vie. Sans cet épilogue d’une vie toute d’inconduite, mon mari m’airait tôt ou tard fait subir le même sort.

Vous dire ce que j’ai souffert avec lui est impossible. Enfin, il était parti, j’allais divorcer et avant que les tribunaux en aient fait définitivement un étranger pour moi, il y a longtemps qu’il ne comptait plus dans mon existence.

Mon seul souhait, en présence de ce drame, c’est qu’il succombe à sa blessure, afin qu’il évite ainsi la suprême honte de la cour d’assises ; mais je vous assure que je n’irai même pas le voir à l’hôpital.

Et l’active patronne s’excuse de nous quitter brusquement, appelée qu’elle est par un client pressé.

Article non signé

Les protagonistes

Le meurtrier : Joseph MANOHA dit Paul, né à Quintenas le 17 décembre 1859. Fils de Charles André MANOHA, cultivateur à Ardoix et de Marie Joséphine MARION, gantière. Il a exercé les professions de gantier (en 1884), cocher (en 1886) puis limondier à Paris.

L’épouse : Marthe Joséphine Pauline PESCHONG, limonadière, née à Paris le 14 novembre 1864. Elle a épousé Joseph MANOHA à Paris le 27 février 1897.

La maîtresse : Zoé Eugénie dite Blanche RENOUD, sans profession, née le 8 août 1875 à Assainvillers (Somme).

Le lieu du drame : 5 rue de Laborde, entre la gare Saint-Lazare et le boulevard Haussmann.

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